Soutiens de Matzneff : l’heure des comptes a sonné !

Avec le livre de Vanessa Springora (Le consentement), Gabriel Matzneff, qui parade depuis tant d'années dans les sphères littéraires, journalistiques et intellectuelles n'est, enfin, plus tout à fait tranquille. Cependant, le public qui ne connaissait pas Matzneff se pose sans doute une question : comment cet homme qui a revendiqué sa pédophilie active en continu depuis quarante ans est-il arrivé impunément jusqu'à nous ? La réponse est simple : il n'y est pas arrivé seul ! Il a été bien aidé et entouré et, ce, jusqu'à aujourd'hui ...

Un pédophile revendiqué

Le moindre lecteur un peu attentif de Matzneff ne peut pas ignorer la pédophilie, non seulement fantasmée, mais aussi clairement active de l'écrivain (dans ce cas, on l'appellera plus justement pédo-criminalité). Depuis « Les moins de seize ans » (1974), essais où il exposait avec délectation son goût sexuel pour « l'extrême jeunesse, celle qui s'étend de la dixième à la seizième année » (sic. !), Matzneff a aligné une quinzaine de journaux dits « intimes », une dizaine de romans, et de multiples essais. Les récits autobiographiques de séduction d'adolescentes (parfois âgées de douze ou treize ans) et de ses relations sexuelles avec elles, ses rapports consommés avec de jeunes garçons impubères (dès huit ans), y compris avec des enfants prostitués à l'étranger, ne laissent réellement place à aucun doute. A propos de la quinzaine de ses journaux « intimes » publiés, ce vieux « dandy » décati n'a jamais revendiqué la moindre part de fiction. Exit donc la question de la « preuve » contre Matzneff ; elle a été donnée fièrement et depuis longtemps par l'intéressé lui-même ! (Ci-dessous, extraits de "Mes amours décomposés", journal des années 1983-1984, paru en 1990. Les âges des enfants victimes sont surlignés).

On se demandera alors comment et pourquoi Matzneff a-t-il perduré ainsi, sans réel obstacle, savourant avec délectation sa petite notoriété sulfureuse jusqu'à nos jours ? En réalité, la réponse est simple : Matzneff n'y est pas arrivé seul. Il a eu de l'aide, il a toujours bénéficié de complicités, de soutien concret et - au minimum - de complaisances intellectuelles, jusqu'à aujourd'hui. Lesquels ?

Le « premier cercle » des pro-pédophiles

Dès ses débuts, Matzneff a entretenu un réseau de complicités pro-pédophiles. Ami de Montherlant dès 1957 (divers témoignages et biographes établissent son attirance pour les jeunes garçons) et exécuteur testamentaire de celui-ci, Matzneff a été publié abondamment par les Editions de la Table Ronde qui ont édité le même Montherlant, mais aussi Jean Cocteau et Roger Peyreffite (dès 1945), lui-même pédophile notoire et ami de Montherlant (« J'aime les agneaux, pas les moutons » disait Peyrefitte, dans « Propos secrets », 1977). Il a des connivences avec René Schérer et Guy Hocquenghem, intellectuels militants pro-pédophiles reconnus dans les années soixante-dix, et il témoigne avec Schérer pour la libération du pédophile Jacques Dugué (condamné depuis à trois reprises pour viol et pédopornographie). Thierry Lévy, avocat (fils de Paul Lévy, fondateur des "Écoutes", journal ayant publié Matzneff), sera d'ailleurs un de ses remparts. Des années plus tard, Thierry Lévy s'illustrera dans une sortie pleine de verve concernant la pédophilie regrettant la "chape de plomb de boucles blondes" qui interdit "tous les comportement un peu différents, anormaux" dans une émission de Frédéric Taddeï, vilipendant "le bâton de le morale" qui condamne la pédophilie (extrait ci-dessous).

La complaisance des milieux littéraires, politiques et intellectuels (années 60 et 70)

Tandis qu'il écrit depuis 1962 au journal Combat (dirigé par Philippe Tesson, la rubrique culture étant dirigée par Henry Chapier) et dans différents organes de presse, Matzneff se fait un nom dans le milieu littéraire, mais aussi politique (il rejoint la campagne de François Mitterrand en 1965, et tisse des liens politiques divers, autant à gauche qu'à droite). Aujourd'hui, plus personne n'ignore les passages de Matzneff au célébrissime « Apostrophe » (dès 1975), et la complaisance rigolarde de Bernard Pivot (qui avait invité également Hocquenghem en 1979, décidemment ...) et d'une grande partie des invités devant ses évocations glorieuses de relations sexuelles avec des mineurs (à l'exception remarquable de Denise Bombardier en 1990, qui est canadienne et ce n'est sans doute pas un hasard). A l'époque, cela ne fait pas grand bruit et Denise Bombardier racontera combien elle a été méprisée pour avoir dénoncé la perversion de Matzneff (traitée de « mal baisée » par Philippe Sollers, grand admirateur de Casanova qui consomme des adolescentes et éditeur de Matzneff chez Gallimard). Le monde journalistique et littéraire, qui aime la transgression comme un totem - même la pire transgression - s'amuse ! Matzneff, lui, contribue tranquillement au journal Le Monde de 1977 (année même de sa pétition pro-pédophile) jusqu'à 1982. Pendant ce temps, Hocquenghem était journaliste à Libération, quotidien laissa une large place à diverses tribunes pro-pédophiles jusque dans les années quatre-vingt (Ci-dessous 1-extrait d'Apostrophes avec Guy Hocquenghem évoquant sa liberté de parole sur l'enfance à Libération, 2-archive de l'INA, extraits d'Apostrophes, avec Gabriel Matzneff face à Denise Bombardier).

Années 80 - 90 : vers une protection d’État ?

Sur le plan de ses relations politiques, Matzneff s'est plusieurs fois enorgueilli de l'amitié dont lui a témoigné François Mitterrand. Il est vrai que Mitterrand, lui, se flattait d'établir des liens avec les écrivains et les intellectuels de l'époque. Si on ne peut prétendre que le défunt président appréciait les obsessions pédophiles de Matzneff, on connaît son appétence pour la littérature, par ailleurs, François Mitterrand ne s'est jamais montré trés regardant sur la moralité de ses amitiés (voir son amitié indéfectible avec René Bousquet). Il est également intéressant de remarquer que le ministre de la culture sous la quasi-totalité de la présidence de François Mitterrand a été Jack Lang. Et, curieusement, ce dernier avait été signataire en 1977 (avec Bernard Kouchner (également futur ministre de Mitterrand), Philippe Sollers et d'autres) d'une lettre ouverte parue dans Le Monde demandant la libération de trois hommes accusés de relations sexuelles avec des mineurs. Or, cette lettre ouverte avait été rédigée par un auteur resté inconnu durant presque trente ans et qui n'est autre que ... Gabriel Matzneff ! Celui-ci révèlera personnelement cette paternité en 2013 dans une chronique publiée sur son site internet (le 08/09/13). Les signatures de la pétition avaient été récoltées par Matzneff avec le concours de Guy Hocquenghem (voir plus haut). Par la suite, Jack Lang, qui n'aime pas que l'on accuse les artistes de perversion, fera encore rempart de sa personne pour Roman Polanski en 2010 qui était rattrapé par l'affaire du viol de Samantha Geimer (13 ans au moment des faits), et défendra également Woody Allen en 2018, accusé de relations sexuelles avec sa fille adoptive. Avec un tel ministre de la culture, et avec l'aura que pouvait conférer l'amitié de François Mitterrand, on peut imaginer que Matzneff n'a eu guère de souci à se faire durant les années quatre-vingt.(Ci-dessous, extraits du journal de France 3, Jack Lang défendant Roman Polanski).

Et par la suite, malgré l'offensive de Denise Bombardier (peu soutenue) chez Bernard Pivot et, semble t'il, une relative distanciation de la part de François Mitterrand, les années quatre-vingt dix sont restées plutôt clémentes. Matzneff publiait toujours des journaux intimes exposant ses relations sexuelles avec des filles et garçons de 12 ou 13 ans (dans "Mes amours décomposés", 1990) chez Gallimard (qui n'y voit rien à redire, Sollers veille au grain), il a été logé par la Mairie de Paris en 1994, et s'est vu remettre l'insigne d'officier des Arts et des Lettres en 1995, par Jacques Toubon (ministre de la culture de l'époque, et actuel Défenseurs des Droits !). Une autre décennie plutôt confortable !

Une nouvelle génération de soutiens !

Cela s'est-il arrêté ensuite ? Absolument pas, bien que certains voudraient que les soutiens à Matzneff soit une affaire d'époque...

Dans les années 2000 et 2010, Matzneff a été abondamment publié par Léo Scheer (dernière parution aux Editions Scheer en 2014), qui a été directeur de cabinet chez Havas et a participé au directoire de Canal +, qui a lancé la revue Cinéma et La Revue Littéraire. Scheer a réédité « Les moins de seize ans », l'ouvrage le plus clairement pro-pédophile de Matzneff, en 2005 ! Toujours dans les années 2000, Matzneff continu à faire des apparitions médiatiques, notamment chez Thierry Ardisson, qui ne le bouscule pas vraiment, et s'amuse bien de la réputation sulfureuse de son invité. (Ci-dessous, extraits de Tout le Monde en Parle, 2002, dans lequel Matzneff évoque sa relation avec Vanessa Springora faisant passer son emprise pour du consentement, et affirmant qu'il a eu "une fois" une aventure avec une fille de 14 ans, ce qui est totalement faux, ses journaux intimes décrivant plusieurs relations avec des enfants bien plus jeunes.)

Le climat a sans doute été encore assez favorable pour Matzneff dans les années suivantes. Frédéric Mitterrand, ministre de la culture de 2009 à 2012 n'a sûrement pas été trés heurté par les écrits de Matzneff s'il en a pris connaissance (il défend Roman Polanski en 2009, puis à nouveau en 2019,  indiquant - simplement - qu'il ne "croit pas" Valentine Monnier, son accusatrice). Puis, en 2013, un parterre d'éminents journalistes et écrivains attribue sans honte le prix Renaudot « Essais »  à Matzneff. Des écrivains savamment décadents et dans l'air du temps, tels que Frédéric Beigbeder, qui fait partie du jury du Renaudot et a créé le prix « Sade » ou Nicolas Rey, écrivain et chroniqueur télé, adulent le vieux dandy. On trouve d'ailleurs des évocations troubles de l'érotisme de l'extrême jeunesse dans certaines de leurs œuvres. Beigbeder déclare lui que « Matzneff n'est pas pédophile, il est jeune. Il n'a rien fait d'autre que de sortir avec des filles de son âge. ». Yann Moix (qui s'était, lui aussi, insurgé contre la « persécution » de Polanski) fait un papier au Figaro en 2013 intitulé : « Gab le magnifique », un écrivain classique mais vivant ! ». Oui, bien vivant, car après le Renaudot et tous ces honneurs, Matzneff peut donc tenir une chronique sur le site du journal « Le Point » (bien que, cette même année 2013, il revendique la paternité de la pétition pro-pédophile de 1977 sur son site et maintient sa position !). La dernière chronique de Matzneff au Point (à ce jour) est parue le 16 décembre 2019 ... il y pourfend bien sûr le politiquement correct et « l'esprit de bénitier » qui sont censés représenter la réprobation dont la pédophilie a fait l'objet. Au passage, dans le journal Le Point, on croise des déclarations hallucinantes comme celle de Pascal Praud (journaliste sur CNews, entre autres) : « Le Point : Quel est votre livre de chevet ? Pascal Praud : Plus qu'un livre de chevet, j'aime beaucoup Gabriel Matzneff, dont je crois avoir tous les livres. J'aime son style, ses formules, son rythme. J'aime ce qu'il dit et comme il le dit. » (Interview du 22/12/2018). Après avoir lu tous ses livres, qui peut encore aimer Gabriel Matzneff ? Beaucoup de gens, visiblement.

Frédéric Taddeï, qui décidemment aime beaucoup Gabriel Matzneff (il a invité Matzneff plusieurs fois, à France Culture, et à Europe 1 en compagnie ... de Philippe Solers) vient tout juste de recevoir à nouveau l'auteur dans son émission « Interdit d'Interdire » (sic. !) diffusée sur la (très objective) chaîne Russia Today, le 3 décembre 2019. Taddeï introduit plaisamment l'émission : « Vous n'avez jamais été condamné pour quoi que ce soit. Votre casier judiciaire est vierge [...] Je ne vois pas pourquoi je refuserais de vous donner la parole ! ». Matzneff utilise alors ce beau champ libre pour développer quelques sorties ahurissantes sur la « très bonne influence » qu'il exerce encore aujourd'hui sur de jeunes lycéennes de terminale lors de ses cours, pour évoquer l'admiration qu'un garçon de 11 ans lui a témoigné et le petit mot que l'écrivain lui remet (en fait, c'est Taddeï qui lui tend la perche sur ce sujet), et sur l'irrésistible impression que l'auteur de 83 ans provoque chez les adolescentes lors de ses dîners en ville (sic.) ! Merci Frédéric Taddeï. (Ci-dessous, l'émission "Interdit d'Interdire" du 03/12/19, voir l'introduction, puis de la 7ème à la 10ème minute environ).

Des complaisances, encore aujourd'hui !

Les complaisances vis-à-vis du pédophile littérateur ne sont pas tout à fait éteintes avec les révélations liées à la sortie du livre de Vanessa Springora (courageuse, au vu des soutiens passés et présents de Matzneff) : le patron du Point (Etienne Gernelle) se justifie d'avoir permis à Matzneff de chroniquer chez lui : « Mais y a-t-il une raison de ne pas publier d'article de quelqu'un parce que son comportement est jugé immoral ? ». Evidemment, aucune ! Pourquoi se soucier de la moralité d'un chroniqueur ?! Bernard Pivot, lui, clame que ses émissions avec Matzneff s'inscrivent dans « une autre époque », sans se rappeler que des citoyens étaient bel et bien condamnés par la Justice à l'époque où Matzneff, lui, revendiquaient joyeusement à tour d'ouvrages les mêmes actes. Josyane Savigneau, éminente journaliste au Monde et bonne amie de Philippe Sollers, twitte le 29/12/19 : « La chasse aux sorcières continue ». Oui, vous avez bien lu ! Selon Josyane Savigneau, dénoncer qu'un pédo-criminel prosélyte puisse jouir en pleine lumière, c'est de l'obscurantisme ...

Mettre fin à la défense du pire

Voilà donc pourquoi il est particulièrement important de comprendre l'ensemble du contexte qui a permis l'épanouissement de Matzneff (au détriment de ses victimes), et de dénoncer ses soutiens objectifs et les accueils complaisants.

D'abord pour ne pas les perpétuer car, si les pédo-criminels existent sans être toujours encouragés, ils se déploient et gagnent nettement en puissance avec la connivence et le soutien de la société : « (...), les pédophiles sont très attentifs aux réactions de la société française à l'égard du cas Matzneff. Les intellectuels complaisants leur fournissent un alibi et des arguments : si des gens éclairés défendent cet écrivain, n'est-ce pas la preuve que les adversaires des pédophiles sont des coincés, menant des combats d'arrière-garde ? » (Bernard Cordier, psychiatre et spécialiste des auteurs d'infractions sexuelles, 1995).

Ensuite, parce que les victimes, elles, dépérissent, s'isolent et s'enferment dans la honte avec le soutien social des pédophiles. Qui s'étonnera que Vanessa Springora ne soit parvenue à s'exprimer que plus de trente ans plus tard, étant devenue une femme accomplie et capable de faire face bon gré, mal gré, à la tempête qu'elle savait déclencher ?

Enfin, comme nous l'avons montré, l'affaire Matzneff n'est pas « une vieille histoire des années soixante-dix » qui remonte à nous par surprise ! Nombre d'intellectuels se fourvoient encore aujourd'hui (si ce n'est plus), défendent l'indéfendable, et entretiennent un relativisme culturel/artistique qui voudrait que la transgression soit bonne, en toutes circonstance, surtout si elle se fait sur le dos de ceux qui ne peuvent pas se défendre (les enfants victimes). Mettons-y fin, le temps est arrivé.

Le Figaro (le 30/12/19) écrit sur son site « Il y a ceux qui découvrent les faits, abasourdis, et ceux qui savaient sans trop voir le mal : les révélations, à paraître jeudi, d'une éditrice séduite, adolescente, par l'écrivain Gabriel Matzneff, font s'entrechoquer deux époques et deux regards sur la pédophilie. ».

Le problème étant là, comment peut-il exister deux regards sur la pédophilie/la pédo-criminalité alors que toute la société ne devrait en avoir qu'un, celui qui la condamne !

Lucie DIMINO & Vincent CAUX - Les Enfants en Morceaux © 2019 (pour toute citation, prière de citer les auteurs)